KIEFER Anselm – Centre Pompidou

Rien de ce qui est fait par l’homme est inhumain, même le plus monstrueux qui soit. Par cette idée, toute opposée à celle que nous avions de l’Homme depuis la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1789, l’existentialisme inaugure une nouvelle ère de la pensée philosophique, celle d’après la Seconde Guerre mondiale, celle d’après la découverte des camps de concentration. Certains ont conclu de ce désastre qu’aucune culture n’était encore possible. D’autres en ont fait de l’art, et Anselm Kiefer en fait partie.

Cet artiste allemand né en 1945 dans un pays ruiné porte en lui la honte allemande d’alors. Tout son travail en témoigne, à commencer par ses livres calcinés, en particulier celui de Heidegger.

Le concept de ruine est le moteur, tout autant que le thème des « toiles de jute » d’Anselm Kiefer : des espaces évidés où règne la perspective, pour nous permettre de mesurer ô combien le pouvoir de destruction de l’homme est grand, ô combien l’intelligence humaine peut être dévastatrice et terrassante.

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La perspective et le point de fuite, mais aussi la palette, tout l’arsenal de l’art classique est maîtrisé dans ce travail, à ceci près qu’entre les murs, ce ne sont plus des hommes et des femmes qui relatent les évènements, comme dans les compositions classiques de Nicolas POUSSIN, de Claude LORRAIN, de Louis LE NAIN, ou de Georges DE LA TOUR. Ce sont les murs eux-mêmes, c’est à dire la pierre, le bois, toute la matière des ruines, qui content l’histoire, et ce, à l’image du livre calciné en lequel l’histoire ne se lit plus entre les pages du livre, mais dans l’objet lui-même. Le vide dessiné par ces murs, ceux de l’atelier du peintre ou ceux de la chambre de la Chancellerie, décrit à sa manière le côté tragique de la condition humaine et nous prend d’effroi, plus que tout…

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L’art plutôt que le désespoir pour faire le deuil de l’histoire, pourquoi pas ? Anselm Kiefer fait quelque chose du néant dans lequel l’homme peut se jeter lui-même. Plutôt que d’enfouir dans l’oubli cette part d’inhumanité dont l’homme est tragiquement capable, il la met en exergue, et ce pour mieux la combattre, comme pour mieux rendre hommage à toutes ses victimes, celles qui sont tombées sous ses coups, comme celles qui, si souvent honteuses de ne pas en avoir eu conscience assez tôt, l’ont laissée faire…

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Anselm Kiefer a usé de la matière pour remettre de l’esprit là où il n’y en avait plus, et quelle matière : hormis la peinture, de l’argile, de la porcelaine, du plomb, des fils de cuivre, de la cendre, des cheveux, une pâte grumeleuse et un empâtement pictural au service de toiles titanesques, terrifiantes et grandioses à la fois…

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